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« Accompagner la potentialité ou la personnalité ? »

le 18-02-2008

Accompagner la potentialité ou la personnalité ?

… tel était le titre de l’atelier que j’ai eu le plaisir d’animer lors de la journée de professionnalisation des coachs, organisée par l’ICF France, Région Nord.

Cet atelier, de deux heures, s’est appuyé sur la recherche-action1 visant à expliciter le(s) processus complexe(s) relatif(s) à l’émergence et à l’actualisation des potentiels humains. J’ai eu plaisir à réaliser cette dernière à l’Université de Tours (2003-2006). J’y ai questionné la notion de « processus », du « potentiel » et la place de l’accompagnant (le coach2) dans la dite émergence.

Il existe, me semble-t-il, un amalgame fréquent dont la conséquence n’est pas anodine dans la manière de « coacher ». La potentialité (potentia) et la personnalité (persona) sont (radicalement) différentes. Je dirais même qu’elles sont opposées ; c'est-à-dire l’une en face de l’autre. Peut-être tout simplement, parce qu’elles n’appartiennent pas au même registre.

Le potentiel3, chez l’humain s’apparente au « genre naturel ». L’auteur, après investigation minutieuse, qui en parle de manière la plus approfondie reste (de mon point de vue) Howard Gardner. Ainsi, le potentiel biopsychologique (autrement nommé intelligence) est et reste un mode opératoire autonome.

La personnalité est avant tout « sociale » ; on ne naît pas avec une [persona]lité4, au sens où l’on ne naît pas avec un « masque » ou une empreinte « paradigmatique »5 préformatée. Remontant dans le temps, il est possible de trouver les premières traces de la notion de personnalité chez les Grecs avec la notion de « l’Ephēmeros » (l’homme qui retourne sa veste en fonction des situations), qui s’oppose au Polútropos (l’homme aux mille tours6).

Il existe à ce jour huit formes d’intelligence (potentiel biopsychologique). Ces dernières sont validées selon huit critères scientifiques7; les voici en synthèse :

  1. L’isolement possible en cas de lésions cérébrales
  2. L’existence d’idiots savants, de prodiges et autres individus d’exception
  3. Une opération clé ou un ensemble d’opérations identifiables
  4. Une histoire développementale distincte, en même temps qu’un ensemble définissable de performances expertes ou d’ « états terminaux »
  5. Une histoire et une plausibilité évolutionnistes
  6. Un soutien venu des tâches de la psychologie expérimentale
  7. Un soutien venu des découvertes psychométriques
  8. La possibilité d’encodage dans un système symbolique
L’accompagnement favorisant l’émergence d’un potentiel va s’inscrire dans un processus particulier : l’efficience. En cela, j’ai pu mettre en évidence le principe du « non-agir »8 comme processus particulier et optimal. En effet, l’efficience est un mouvement « organique », vivant, non-visible et continu. L’efficience échappe ainsi, autant à la mesure, qu’à l’outil. « On » ne « tire » pas sur un potentiel9, « on » l’accompagne en le faisant « croître ». Il y a là un principe de « propension des choses » (Jullien) et tout l’art de le faire éclore est de trouver la juste pente (id.). Par « pente », entendons cette orientation naturelle par et au travers de laquelle le potentiel va « glisser » et entamer, par une transformation silencieuse, le chemin jusqu’à l’actualisation ; le passage du non-visible (le potentiel) au visible (la capacité).

L’une des « portes d’entrée » pour que le potentiel s’actualise, peut être l’entretien d’explicitation plus que d’explication (expli-care10). L’expli-cation va « poser » un savoir sur une situation alors que l’explici-tation part de la situation pour actualiser un « savoir latent ». Pour accompagner l’émergence des potentiels (formes de l’intelligence), composés de modes opératoires autonomes, le coach va devoir, au-delà de la connaissance précise de ces derniers, être en mesure de conduire l’autre à les identifier, sans agir directement dessus11. C'est-à-dire, pour faire ou dire « simple », ne pas avoir une « idée en tête », mais bien avoir une « tête sans idée ».

Je vous propose, étant (très) conscient du raccourci :
les huit formes de l’intelligence avec leur « composante cœur12 »

  • L’intelligence interpersonnelle
    • Traitement empathique et relationnel
  • L’intelligence intrapersonnelle
    • Traitement émotionnel, assertif et autonome
  • L’intelligence musicale
    • Traitement tonal et rythmique
  • L’intelligence kinesthésique
    • Traitement corporel et matériel
  • L’intelligence spatiale
    • Traitement « imagerie mentale » et métaphorique
  • L’intelligence linguistique
    • Traitement phonologique et grammatical
  • L’intelligence logico-mathématique :
    • Niveau mathématique
      • Traitement rationnel et abstrait
    • Niveau scientifique
      • Traitement pragmatique et intuitif
  • L’intelligence Naturaliste
    • Traitement taxinomique et comparatif

De l’explication de la personnalité, à l’explicitation du potentiel

La posture de praticien-réflexif13 que j’occupe depuis plusieurs années m’a conduit à produire du « savoir » à partir de mon expérience14. Au-delà de la recherche-action, j’ai pu produire une forme spécifique de questionnement favorisant la « détection » des modes opératoires relatifs aux formes de l’intelligence. En effet, en tant que coach, c'est-à-dire ce personnage dont la posture consiste à accompagner (M. Paul), je me positionne dans la secondarité de l’autre jusqu’à, soit l’actualisation de son potentiel en vue de l’objectif15, soit réduire l’écart entre le potentiel actualisé (la capacité) et la compétence16. Ll peut y avoir une (entre autre) question. Cette question, la voici : « Que savez-vous faire ou être de manière naturelle et spontanée, qui ne vous demande aucun effort, et qui vous conduit à une performance élevée ou un résultat satisfaisant, voire optimal ? » Notez dans cette question, son orientation vers une forme d’agir (non)-consciente ou « à peine » : « que savez-vous », « faire », « être », « naturelle », « spontanée », « aucun effort », « conduit », « performance », « résultat », « optimal ».

Je m’appuie ainsi sur les fondements de l’entretien d’explicitation (Vermersh).

Dans le schéma (simplifié car le format JPG ne passe pas) ci-après, vous noterez la distinction que je propose entre l’explication et l’explicitation17. J’ai tâché de rendre visible la nuance (majeure) entre le travail lié à la [persona]lité (champ de l’accompagnement thérapeutique18) et le travail sur la [potentia]lité (champs de l’accompagnement non thérapeutique19). Ainsi, le champ de la thérapie doit, à priori, connaître les savoirs nécessaires pour appréhender la problématique du patient, le « mal », le « blocage », et/ou permettre à l’autre (le patient) de comprendre la situation. « On » comprend, parce que « on » possède un « savoir », ce « savoir » permet de diagnostiquer la « solution », « l’outil », la « méthode » etc.

L’explicitation ne recourt pas directement à un savoir théorique, car son principe intrinsèque est de faire émerger de la situation un savoir. Dans le premier cas, le « savoir » existe et « on » le « pose » sur la situation, dans le second cas, le savoir ne va exister (et donc émerger) que parce qu’il y a situation. Le « savoir » de l’explication se positionne comme une « connaissance assurée » (Billeter, 2006) et n’a, finalement, aucun besoin de proximité avec la situation vécue. « On » peut savoir sans avoir expérimenté. D’où le besoin de « comprendre ». Un médecin n’a pas besoin d’avoir connu la maladie pour la diagnostiquer, il possède les savoirs à la fois pour l’identifier, puis pour la soigner.

Le seul « savoir », dans l’absolu, indispensable pour l’accompagnement, concernerait les formes d’intelligences (composante cœur et mode opératoire), leur formidable ramification entre elles (caractéristiques & aptitudes) et le processus à mettre en œuvre pour que la personne puisse « s’actualiser ». Dans cet « absolu », je n’ai « besoin de rien » d’autre20. Mais ce que je dois mettre en œuvre relève d’une « habileté » posturale pouvant se résumer en trois dimensions distinctes : la sûreté du coup d’œil, la pénétration de l’esprit, la dextérité21.

Ce ne serait plus un « savoir » dont l’accompagnant aurait besoin, mais d’une aptitude à « appréhender »22 ou « percevoir ». Ce n’est donc plus un « savoir posé sur», mais bien une « connaissance actualisée par la proximité ». Ex : pour identifier une intelligence kinesthésique (Gardner), il me faut avoir expérimenté (au moins) ou actualisé au mieux la dite intelligence.

Schémas23 :

« explication ►savoir situation ; explicitation situation savoir »

Lors de cet atelier, les coachs, tout comme les non-coachs, furent (bien) en difficulté. Car ayant tous été « façonné » à « comprendre » (donc à posséder un « savoir »), puis à reformuler au travers de leur grille. Mais que comprendre quand, finalement, il n’y a rien à comprendre ? Il n’y a « rien » à comprendre, tout simplement parce que l’autre possède déjà tout. Ce fut là, dans leur retour, leur plus grand enseignement « plus je cherche à comprendre, moins j’y arrive, plus je cherche à reformuler, plus je m’éloigne » diront-ils en synthèse.

Un coach accompagnant un « potentiel » vers l’actualisation, n’a pas à « comprendre » l’autre ; quand je dis cela, je dis qu’il n’a pas à recourir à une grille de savoir(s) pour la « poser » sur une situation (pour ne pas dire un mode opératoire). C’est par l’unique observation du réel, la proximité liée à l’expérience et sa propre intégration des « composante-cœur » qu’il va permettre à l’autre de conscientiser ses potentiels.24

Tous ceux (sans exception) qui voulurent comprendre, questionner le « coaché » afin d’identifier des « composante-cœur » et reformuler les propos recueillis, en tentant l’une ou l’autre de leur(s) technique(s), se retrouvèrent « vaincus »25 par leur propre connaissance.

Le coach favorise l’explicitation du mode opératoire « présent » (peut-être obstrué) mais non conscient26 (Vygotski) alors que le thérapeute, en vue d’être efficace, doit (re)connaîre, le « mal » pour mieux agir directement dessus. Il doit donc pouvoir d’abord l’identifier, puis le cadrer, pour enfin agir au travers de ses grilles, de ses outils. L’un est donc efficient (non-agir), l’autre efficace (agir). L’un appréhende la potentialité non-visible mais « là », l’autre identifie la « personnalité », visible et plus ou moins « là ».

Ma plus grande alliée en tant que praticien-réflexif n’est donc pas « un savoir », mais une manière d’être et de parler spécifique ; cette alliée se nomme « mètis », mais cela est une autre histoire… car la mètis consiste à sortir le coaché de sa « tête » (donc de sa psyché) pour le faire (r)entrer dans la réalité.
 
Yves Richez

Tous droits réservés – 2008. Reproduction même partielle avec autorisation de l’auteur.

Cet article peut-être considéré comme l’un des axes du livre (adaptation de ma recherche-action) à venir à paraître fin 2008, début 2009.

L’approche pratique de cet article est contenue dans le « programme de professionnalisation des accompagnants » développés à partir de ce même travail de recherche-action (http://www.success.tm.fr)


1- Y. Richez, Emergence et actualisation des potentiels humains : contribution à l’étude de l’accompagnement et à la professionnalisation des coachs, Université de Tours, François Rabelais, 2006, 399 p.

2- Le coach, le mentor et le maitre, feraient partis des trois postures principales favorisant l’émergence du ou des potentiels de par la posture humaine voire professionnelle spécifique (expression que je reprends volontiers à M. Paul : L’accompagnement, une posture professionnelle spécifique, 2004, L’Harmattan)

3- Terme que j’ai visité dans son acception neurologique, psychologique, culturelle et physique.

4- Je renvoi le lecteur à Jung

5- Entendons l’idée d’un « point de vue », d’une « vérité sur», d’une « croyance »

6-  Dont l’illustre ambassadeur est Ulysse (Détienne & Vernant, 1974).

7- Gardner, in Richez 2006, p. 96

8- F. Jullien (Traité de l’efficacité, 1996), le « non-agir » revient au principe d’un agir indirect et non pas d’un agir direct (efficace)

9- Je reprends la notion du Chouang-Tseu dans l’idée que l’on ne tire pas sur la plante pour la faire pousser plus vite.

10- Lisser les plis.

11- Cela pose aussi une autre (grande) question ; celle qui consiste à savoir si il est possible de faire émerger jusque l’actualisation un potentiel, si l’accompagnant (lui-même) ne l’a pas pleinement fait au moins pour un potentiel/une intelligence.

12- Ce terme est utilisé par H. Gardner pour illustrer l’idée que chaque intelligence possède un « noyau opératoire central » « […] au cœur de chaque intelligence, il existe une capacité computationnelle, ou dispositif de traitement de l’information, qui est unique à cette intelligence et sur laquelle se fondent ses réalisations et ses incarnations plus complexes » (Gardner 1997, p. 290). Gardner donne ainsi deux exemples, m’inspirant de ces derniers et de ses commentaires, j’ai pu « trouver », par déduction (Peirce in Denoyel, 1998, p. 204) les six autres.

13- Lorsque je parle de praticien-réflexif, je me réfère à D. Schön (1994 pour l’édition française) tant par l’approche théorique que pratique.

14- Par expérience, il est entendu, le savoir extrait d’une situation rencontrée.

15- Qui pourra d’ailleurs être atteint bien plus tard, du fait même du principe d’émergence propre à l’efficience

16- Vient ici, même si n’est pas encore le temps d’en parler, la Zone Proximale de Développement (Vygotski), car c’est dans un espace-temps particulier que la capacité peut devenir compétence.

17- L’explicitation, c’est l’aptitude à rendre visible par le questionnement l’implicite contenu dans l’agir, le propos.

18- Quand je parle d’accompagnement thérapeutique, j’entends le « mode thérapeutique » (M. Paul), dont va d’ailleurs découler l’ensemble des postures visant à rétablir l’équilibre, l’harmonie au sein de la « psyché », mais aussi, dans certains cas, entre la « psyché » et le « corps » de la personne (concelling, psychothérapie, psychologie, psychanalyse, psychiatrie)

19- Je renvoie le lecteur à l’ouvrage de G. Pineau (Accompagnement et histoire de vie, p. 15) ou sont particulièrement bien présentées l’ensemble des postures d’accompagnement (posture d’accompagnement bio-cognitive). J’ai pu m’appuyer sur ce travail (après avoir posé plusieurs hypothèses) pour proposer un positionnement de la posture du coach comme « posture d’accompagnement type bio-cognitive » (Richez 2006, p. 257).

20- Partant du postulat que "moi-même", j’ai actualisé et explicité mes potentiels, devenus capacités, devenues compétences, devenus savoirs théoriques.

21- Ce sont là les trois caractéristiques de l’« intelligence d’action » (la fameuse mètis, Détienne & Vernant, in Richez, 2006, p. 134-138). J’ai questionné dans cette recherche, l’idée que la « mètis », pourrait être une neuvième intelligence. Il me faudra, toutefois la passer au crible des 8 critères et la soumettre ensuite à H. Gardner pour (in)-validation. L’utilisation du mot « intelligence », me semble-t-il, doit être utilisée avec vigilance. La citant en l’état, je me réfère à l’ouvrage de Détienne & Vernant qui la nomme ainsi.

22- Au sens d’appréhender par la "proximité"

23- Richez, tous droits réservés, 2008

24- En effet, le piège, c’est que le coach « sachant » par cœur chaque « composante-cœur » et l’ensemble des caractéristiques de chaque forme d’intelligence, prenne le risque d’interpréter une intelligence par une autre.

25- Plus ils essayaient de comprendre le « propos » de l’autre en cherchant dans leur(s) « savoir (s)» le «bon » savoir pour mieux « aider/identifier », plus leurs « idées » embrumaient la réalité, du coup, ils ne « voyaient » ni « n’entendaient » rien, par contre, ils avaient « plein » d’informations.

26- J’entends la notion de conscience au sens de Vygotski « l’expérience vécue de l’expérience vécue », d’ailleurs très proche d’une des caractéristiques de l’intelligence intra personnelle, la conscience effective de soi.




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