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Cet article a été rédigé pour le site FOCUSRH
La mètis du coach, une intelligence de l'action spécifique.
« La mètis préside à toutes les activités où l’homme doit apprendre à manœuvrer des forces hostiles, trop puissantes pour être directement contrôlées, mais qu’on peut utiliser en dépit d’elles, sans jamais les affronter de face, pour faire aboutir par un biais imprévus le projet qu’on a médité »,
Détienne & Vernant, 1974.
Il semble que « presque » tout soit dit sur les origines du coach, ses compétences, les méthodes etc. Toutefois, si c’est « presque » le cas, c’est dans les domaines connus et rassurants que les auteurs et penseurs du coaching écrivent. Car aujourd’hui, c’est « entendu », pour être coach, il faut avoir des connaissances en psychologie, faire un « travail sur soi », avoir des compétences de type « écoute », « apprendre à apprendre », « accompagner le coaché » etc. Si ces « idées » pourront être mises à l’épreuve le moment venu, dans l’instant, je souhaite prendre un « biais » pour appréhender le coaching. Justement parlant de biais...
...Dans ma recherche-action (2006) sur l’émergence et l’actualisation des potentiels, j’ai réalisé un travail de fond sur les formes de l’intelligence. A propos de celles-ci, j’ai posé l’hypothèse d’une 9ème intelligence : la mètis, où, l’intelligence de situation.
Il est dit (presque toujours) que le coaching vient du mot coche. Certes l’analogie est intéressante, mais elle garde le goût trop commun des allégories commodes qui justifient soudain une « idée » qui devient une « vérité ».
Hors, comme je l’ai déjà écrit, le propre du « coche », n’est pas tant de conduire l’autre à son « terminus », que de s’adapter en temps réel au « réel » du chemin. Quand je dis réel, que dis-je ? A une époque où les autoroutes, les GPS, les airbags n’existent pas, le seul recours du « cocher » est :
Ces trois qualités peuvent à elles seules synthétiser la mètis.
Mètis à l’origine est une déesse grecque, première femme de Zeus. Elle est la reine de la ruse et de l’intelligence des situations. Elle donne l’aptitude à « prendre appui sur », à « saisir l’opportunité », à « transformer la situation » qui se présente à « moi ». Son plus grand ambassadeur est Ulysse, dont le cheval de Troie en est l’illustre représentation, le symbole.
Devenu nom commun, la mètis est l’attention aux détails issus des circonstances. Cette intelligence du « réel » a été bannie par les philosophes à partir du Vème siècle, car trop loin du discours (logos) et pas assez intelligible car trop sensible. Ainsi, son plus grand ennemi fut Platon, qui ne pouvant la « géométriser » décida de la nier.
La mètis ne relève donc ni de l’idée, ni de l’épistémologie (discours sur la science), mais bien d’une catégorie mentale spécifique qui (ne) se manifeste (que) dans la rencontre avec le réel. La mètis est donc une « efficacité pratique » dont l’objectif est l’atteinte du succès dans un domaine de l’action. C’est pour cela que la mètis est prégnante chez les artisans et les pêcheurs.
En cela, il sera intéressant de noter l’analogie (trop) simple entre le coaching en entreprise et le coaching sportif. Car, justement, la grande différence, c’est que le sport est en lien direct avec le « réel », ce réel où la mètis peut se déployer à plein, alors que l’entreprise est un lieu de « vérité » où la gestion de la relation prévaut sur le dit réel. Toutefois, la mètis est aussi une attitude largement utilisée par les « politiques ». De l’art de trouver le biais, l’oblique dans une situation relationnelle, dans une opportunité. Car si la mètis est l’art de trouver le biais par sa « souplesse », sa « mouvance », sa « prudence avisée », elle devient aussi, quand elle est détournée à des fins douteuses : manipulation, ambiguïté, intention cachée.
Je me suis questionné très tôt sur « l’oubli » de cette forme très ancienne d’intelligence pré-platonnicienne dans le coaching.
Cela peut se comprendre car la mètis, ou l’intelligence de circonstance et des situations, n’est ni enseignable ni mesurable ni certifiable. Elle ne relève ni de l’idée ni de la « théorie » modélisable. Elle n’est donc pas rassurante. Pourtant, elle prime sur la pratique du coach, qui, sans mètis n’a aucune chance d’accompagner le coaché dans son changement. Car, rappelons-le, l’un des critères du changement c’est de percevoir dans le « réel » les facteurs opportuns qu’il est possible de saisir pour s’y appuyer afin de les faire croître pour les porter à leur plein effet. La mètis est un prémisse du stratège.
Je dirais même qu’un coach sans mètis ou dans l’incapacité d’y recourir serait tellement dépendant de ses outils ou de ses idées qu’il serait rapidement à court de questionnement (ou d’espace) visant à trouver l’oblique propre à ouvrir un champ des possibles.
La mètis, quelques aptitudes mentales spécifiques :
La mètis, quelques attitudes intellectuelles spécifiques :
En pratique :
Utiliser et faire preuve de mètis, c’est arrêter de demander au coacher comment il se sent, au sens de le centrer sur lui-même, mais de lui demander : « qu’est-ce qui autour de toi te permettrait de » ou « comment à partir de ce que tu as ou sais faire ou être, pourrais-tu « prendre appui sur » ou aborder la chose de biais ? » « En quoi cette situation devient-elle pour toi une opportunité ? » plutôt que « comment peux-tu gérer cette situation pour te sentir mieux... ? »
Faire preuve de mètis, c’est quitter le « soi » et son « idée » pour préférer le « réel » et le regard sans idée contenu dans les situations.
Faire preuve de mètis c’est quitter la « psyché » pour favoriser le mouvement dans l’action. En cela, la mètis reste, me semble-t-il, le talent « naturel » du coach « incertifiable » indémontrable autrement que dans l’action ou la situation.
Quelques courtes questions du coach empli de mètis à un coaché :
Quelques conditions pour que le coach puisse développer sa mètis :
Cela pose la question de savoir ce que le coach a tiré comme enseignement de son « histoire de vie », ainsi, ce qu’il a réalisé dans sa vie. J’oppose de ce fait l’idée de « faire » à l’idée de « réaliser ». Car, et c’est souvent là une tristesse, nous pouvons « faire » beaucoup de choses sans jamais rien « réaliser »... pire, sans jamais « se » réaliser.
Yves Richez
Les sources :
Denoyel N., Le biais du gars, la mètis des grecs et la raison expérientielle, contribution à l'étude de la culture artisanale et de l'éc(h)oformation, Thèse de doctorat, Université de Tours, Sciences de l'éducation, 1998, 678 p.
Détienne & Vernant, Les ruses de l'intelligence, la mètis des grecs, Flammarion, 1974, 316 p.
Richez Y., Emergence et actualisation des potentiels : contribution à l'étude de l'accompagnement et à la professionnalisation des coachs, Mémoire de recherche-action (Master 2), Université de Tours, 2006, 399 p.
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