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Théorie sur le coaching, un échange avec JP Fortin

le 23-03-2008

Quelques semaines après après avoir soutenu mon travail de recherche-action à l'Université de Tours, Jean-Pierre Fortin (Master Coach Certified (MCC) - ICF, Coach Exécutif Certifié (CEC) de la Worlwide Association of Business Coaches), présent dans mon jury me posait plusieurs questions. Voici l'une d'elles.


Une entrevue de Yves Richez par Jean-Pierre Fortin

Première réponse, quatrième question(1)

JPF : On ne dispose pas à l’heure actuelle de théorie sur le coaching bien que l’état des travaux de recherche laisse entrevoir des développements très prometteurs. Nous sommes encore à la recherche d’un modèle reproductible qui produise des résultats prévisibles avec une degré raisonnable de certitude. Quel est votre point de vue sur l’émergence d’une théorie sur le coaching ?

Y.R. : Parlant de la reproductibilité, de la prévisibilité et de la certitude du coaching.

Courte (mais nécessaire) introduction :

Je suis conscient des questions que vous posez Jean-Pierre et de leur impact sur les lecteurs. Aussi, je fais le choix de ne pas m’économiser sur la densité de ma réponse. Lorsque je dis densité, j’entends l’idée de ne pas « lisser » ma réponse, mais au contraire de préserver toute la complexité que sous-entend vos réflexions. Cela entend ainsi de la part du lecteur un certain effort vers une nouvelle tentative d'appréhension intellectuelle. Je l’en remercie sincèrement.


Peut-être vais-je m’attirer les « foudres » ou le « regard noir » de certains lecteurs; en effet, je pense qu’il est difficile voire impossible d’atteindre ni reproductibilité, ni prévisibilité, ni certitude dans le coaching, tout simplement parce que le coaching est une « posture d’accompagnement tripolaire complexe »(2).
Le coaching est l’antithèse de la pensée cartésienne qui dit « je pense donc je suis », alors que le coaching dit « je sens donc je pense »(3). Si norme(s) ou certitude(s) il y a, cela serait certainement sur quelques modes opératoires, ou champs spécifiques de l’« agir » du coach.

Si l’on s’entend sur le fait que le coaching est une posture visant à développer le potentiel humain et que le potentiel ne peut émerger qu’en réunissant trois variables distinctes (H. Simon), dont une fondamentale qui se trouve être « l’éco » (Pineau), on peut alors accepter le fait que le coaching est une posture complexe (j'y reviendrai). M’appuyant sur le fait, abordé dans ma recherche, que la potentialité n’est pas la personnalité (voir article focusrh) et que le potentiel est avant tout biologique avant d’être psychologique, j’arrive à un point crucial et par définition «imprédictible», c'est que l'émergence des potentiels humains est dépendante sensitivement des conditions initiales et du processus d'accompagnement sous-jacent. La seule solution pour que le coaching soit reproductible, prévisible et certain, serait d’éliminer tout élément circonstanciel entraînant la dite dépendance sensitive, puis de limiter les variables biopsychologiques (Gardner) de la personne en restant focalisé sur des objectifs «maîtrisables» et «presque» sans risque ; c'est-à-dire de préserver le sacro-saint «moyen-fin» occidental. J’ai privilégié la dimension « condition-conséquence » qu'entend la pensée de la Chine. Ainsi, je favorise une hétérotopie (Jullien), c'est-à-dire un ailleurs de la pensée qui ne s’inscrit rigoureusement pas dans notre cadre initial (4) d’un « penser » traditionnel. J’aborde, par exemple, l’idée intéressante du « potentiel de situation » sur lequel le coach fait « s’appuyer » le coaché (en l’aidant à le repérer) afin de faire «croître l’effet.» J’y ai entendu, d’ailleurs, autant une dimension d’efficience (non-agir (5) - Wuwei er wu bu wei) que d’efficacité (agir - virtu). Le coach n’est pas tout puissant et ne peut maîtriser ce qui arrive (ce qui de toute façon est contraire à sa posture). Ainsi, au lieu d’avoir une équation de type :

[Plan] + [projection(6)] – [circonstance(s)] = friction/stress/échec psychologique, le coach pourrait privilégier «l’équation suivante» :
[Plan] + [anticipation] + [circonstance(s)] = réussite et risque mineur psychologique en cas d’échec.

Ainsi le coach peut se rapprocher d’une forme de «reproductibilité» mais adaptée aux circonstances et au(x) potentiel(s) de la personne. Il peut non pas prévoir, mais au contraire anticiper, grâce à son haut niveau de compétence humaine mais aussi grâce à son aptitude à percevoir les variabilités dans l’environnement et à anticiper les dites circonstances (circum-stare, ce qui se tient autour). Quant à sa certitude ou à la certitude, elle concerne le fait qu’il y a toujours une conséquence qui dépend sensitivement (émotion – movere, mouvoir) de la condition initiale. Ne sont-ce pas là les bases de « l’effet papillon » mis en équation par E. Lorenz ? Par exemple, un Jean-Pierre Fortin ne coachera jamais comme un Yves Richez, et même si l’un et l’autre avaient le même cursus de formation, les mêmes clients, le même nombre de printemps (version poétique de l’âge), le même environnement socio-culturel, etc., rien ne pourrait prévoir le résultat. Tout simplement parce qu’il y a au moins deux facteurs que ni Jean-Pierre, ni Yves ne peuvent appréhender totalement, ce sont la circonstance et les potentiels biopsychologiques (parmi les huit formes de l’intelligence(7) ) de la personne. Ils arriveraient certainement tout les deux à un résultat positif voir très positif (nous sommes des coachs professionnels, n’est-ce pas ?), mais aucun de nous deux n’arriverait au même endroit. Pourtant le client serait ravi, parce que le résultat «dépasse » et prolonge ses attentes…

Le coaching, peut-être, est une posture qui (en métaphore) ressemble à un voilier : le capitaine guide le navire en fonction des conditions dont le bateau est sensitivement dépendant (le vent, les courants, la chaleur, le poids du bateau, son aérodynamisme, la surface des voiles etc.). Il arrivera certes à bon port (je le souhaite), mais il peut aussi faire un long détour, démâter ou déclarer forfait une première fois, revenir au port, mieux se [p]réparer ou attendre que le cyclone passe. Tout coach peut, certes, anticiper une situation, mais il ne peut pas prévoir tout ce qui se passera exactement. Il peut préparer le coaché à vivre émotionnellement la situation (émotions primaires/secondaires (Damasio)), à l’aider à prendre une décision (le tenir conseil/maïeutique/explicitation), à faire un choix, mais cela relève de l’expérience et du parcours autant existentiel qu’expérientiel du coach. Il doit lui-même avoir été « initié » pour lui-même accompagner. C’est en cela que le coaching n’est pas « certain », car il est complexe (complexus, imbriqué d’éléments hétérogènes) et non compliqué (complicare, plier en enroulant/idée confuse).


Autre question : peut-on reproduire, normer, rationaliser la mètis(8) du coach ?

Car c’est bien de cela finalement qu’il s’agit. Il est dit que les origines du coaching relèvent aussi du coche, ce personnage qui conduisait la diligence et son passager à bon port. Il me semble important de préciser qu’à une époque où le GPS n’existe pas, où les routes sont friables et emplies de « rides » parfois dangereuses, où l’attelage n’a pas d’ABS ni d’anti-brouillard, le coche doit donc faire appel à une spécificité fondamentale : sa mètis. La mètis, cette intelligence pratique (bannie par Platon), se caractérise par trois grandes qualités : la dextérité (l’euchéreia), la sûreté du coup d’œil (l’eustochia) et la pénétration de l’esprit (l’agchinoia). A ce jour nul ne peut certifier la mètis, tout simplement parce qu’elle est circonstancielle «la mètis préside à toutes les activités où l’homme doit apprendre à manœuvrer des forces hostiles, trop puissantes pour être directement contrôlées, mais qu’on peut utiliser en dépit d’elles, sans jamais les affronter de face, pour face aboutir par un biais imprévu le projet qu’on a médité » (Détienne & Vernant 1974, p. 57). La mètis, cette intelligence de l'action propre au coach, n’est donc pas reproductible, mais elle est enseignable. C’est en tout cas dans cette dimension que je l’ai appréhendée. Si le coaching est reproductible, ce serait dans une temporalité courte, un espace réduit, un état émotionnel relativement calme, des enjeux maîtrisés, des circonstances limitées, des objectifs M.A.L.I.N.S. (Mesurables, Accessibles, Limités, Intéressants, Nouveaux).
Mais un objectif n’est ni un but, ni un rêve, ni une quête, ce à quoi le coach pourrait aussi être en mesure de répondre. Je parlerai donc plutôt d’une « logique de pensée » plutôt que d’une « pensée logique». Ce serait dans cette dimension qu’il faudrait, me semble-t-il, travailler pour satisfaire à la fois aux impératifs de professionnalisation du coaching et à la préservation de la complexité et de l’humanisme de cette posture.

J’ai donc le sentiment de respecter notre impératif de procéder à un travail de fond, sans tomber dans un cartésianisme que Damasio(9) a respectueusement mais fermement remis en cause, en transformant le «je pense donc je suis » en « je sens donc je pense ». Cette nuance de taille fait, me semble-t-il, toute la différence. Il en est de même pour le coaching. Parlant de l’émergence d’une théorie du coaching : Voici une question à la fois pertinente, intéressante et porteuse de possibles paradoxes. Si je me réfère à E. Morin, « le propre de la théorie n’est pas de réduire le complexe au simple, mais de traduire le complexe en théorie ». La question est donc de savoir que cherche-t-on à théoriser dans le coaching ? Quelle part du complexe (complexus) entretenue dans le coaching veut-on théoriser : la pratique, l’efficacité, la posture, la professionnalisation, le processus, la parole, l’interaction, la méthode, une technique etc. ? Pour ma part, en proposant une théorie(10), je me suis attaché à la posture spécifique du coaching dans l’accompagnement de l’émergence et de l’actualisation des potentiels humains. J’ai démontré son appartenance aux modes initiatique et maïeutique avec rigueur et précision. J’ai ensuite montré le processus formatif tripolaire (autoformatif, hétéroformatif, écoformatif(11)) mais aussi la dimension biopsychologique (Gardner) qui peuvent fonder la posture elle-même. En cela, j’ai respecté la démarche scientifique.

Une théorie pour une réalité du coaching :

Pourtant, cette théorie ne concerne qu’une « réalité » du coaching, son fondement socio-anthropo-culturel, au travers des « structures intentionnelles profondes(12) » de l’humain, tout en intégrant la dimension neuro-psychologique (Gardner/Damasio). Je reste modeste quant à ce travail, car bien qu’ayant cherché à opérer une recherche sincère, à la fois transdisciplinaire et transculturelle, s'appuyant à la fois sur mon expérience (coach sportif, coach d’entreprise), mon intuition (propre au chercheur qui ne peut trouver que s’il est en capacité de concevoir), des entretiens de terrain mais aussi des références bibliographiques, je n'en ai pas pour autant des certitudes définitives, juste de fortes convictions. Bien qu’ayant eu recours à 109 auteurs(13) et plus de 200 ouvrages qui ont nourri cette recherche, j’accepte la biodégradabilité de cette théorie.

Mise en garde :

Il me semble important d’être attentif à ce que l’on entend par scientifique et par théorie.Sous couvert du mot « scientifique », notre société a parfois montré son incapacité à préserver la part de mystère que le complexe entend intrinsèquement, ceci en niant purement et simplement ce dernier. Cela a eu pour conséquence d’entraîner idéologie(s) et dogme(s). Par exemple, la théorie ne peut être porteuse de «certitude», sinon ce n’est plus une théorie mais un dogme, car qui mieux que vous, Jean-Pierre, sait qu’une théorie porte en elle-même sa biodégradabilité. Une théorie « certaine » porterait en elle-même son propre paradoxe.Je me réfère à nouveau à E. Morin, principalement à sa réflexion relative au «travailler à bien penser(14) », qui s’oppose à la démarche simplifiante visant à idéaliser, normer et rationaliser. Si autre(s) théorie(s) il y a, il me semble fondamental qu’elle(s) préserve(nt) toute la complexité de cette posture et tout son humanisme. Enfin, m’appuyant sur les travaux de Gardner, je rappellerai que le scientifique est quelqu’un de pragmatique et d’intuitif (heuristikê). C’est là où se situe le possible paradoxe de la Science et du chercheur (praticien-réflexif). C’est à partir de son « flair » qu’il peut «théoriser » son intuition. C’est ce qu’a fait par exemple Einstein. Car sans intuition, aucune recherche scientifique n’est possible, me semble-t-il. N’est-ce pas d’ailleurs ce que dit Lewin par : « une intuition non conceptualisée est une intuition vide ». Ma conclusion est donc de mettre en garde les chercheurs et les professionnels désireux sincèrement d’élaborer d’autre(s) théorie(s) ou de « biodégradabiliser » celle-ci. A force de vouloir tout expliquer (expli-care – lisser les plis) nous risquons l’idéologie lisse et sans aspérités, donc (in)humaine. C’est pourquoi j’ai tâché de préserver toute la complexité du coaching dans mon travail théorique, car le coaching est fondamentalement humain et c’est pour cela que je l’aime.

Je vous remercie, Jean-Pierre, pour la qualité de vos questions de fond (voici la première des quatre réponses), et l’opportunité que vous m’avez offerte d’y réfléchir. J’ai tâché de les aborder avec rigueur, honnêteté, enthousiasme et sans raccourcis. Je suis donc conscient de la complexité de mon propos, qui n’a eu pour vocation que de montrer finalement toute la richesse de ce métier passionnant, mais aussi toute l’attention vigilante qu’il faut apporter aux tentatives de lui donner une « norme » internationale.

18 mars 2007
Yves Richez

PS : Parlant de paradoxe(s),

Le coaching (en France) est porteur de nombreux paradoxes, loin de les critiquer, je pense au contraire qu'ils peuvent contribuer à l'appréhension d'une évolution de notre sociologie. Toutefois, lorsque les raccourcis ou les "coups d'états intellectuels" visant à mieux s'arroger un "droit du savoir" sur le coaching dépasse le "simple" cadre d'un paradoxe, alors il doit être mis à l'épreuve pour éviter toute simplifiance, conduisant à l'idéologie.

Exemple d'un des (nombreux) paradoxes : Il est fréquement écrit que le coach est "sage" au sens entendu dans la sagesse. Il nous faudra d'abord définir si les auteurs parlent de la sagesse du coach, l'entendent au sens des Grecs ("la science des choses la plus haute [...] leur savoir a beau être "admirable, difficile et divin", il n'en reste pas moins sans "utilité"", Aubenque 2004, p. 52) ou celle des Chinois ("un sage est sans idée, [...] se garde d'en mettre une en avant des autres", Jullien 1998, p. 13).

Le paradoxe :
"Il est composé d'une liste d'énoncés que le sens reconnaît spontanément comme vrais, mais leur conjonction produit une contradiction" (Vidal-Rosset, 2004, p. 50).

La sagesse de la Chine semblant (en général) être plus "attractive" que la sagesse des Grecs anciens, voici ce qui pourrait être un paradoxe dans ce cas :

  1. Le coach est "sage"
  2. Le sage est "sans-idée"
  3. Le coach doit être certifié
  4. La certification est une suite d'idées ordonnées et normées
  5. Le coach certifié coach à partir d'idées
  6. Le coach n'est donc pas "sage"

Toutefois si la "sagesse" du coach est celle de la Grèce Antique, alors il y a congruence dans ces écrits d'auteurs. Mais cela poserait alors la question de savoir comment un coach "sage" ayant "la science des choses la plus haute [...] dans l'ignorance de ce qui lui est utile à lui-même et d'une façon générale [...] sans utilité" peut être pertinent et "efficace" dans ses coaching...

Question : quelle sagesse pour le coaching ?

24 mars 2008


 

Notes de page :

1/ Ces questions font suite à la présence de Jean-Pierre Fortin dans mon jury le 22 septembre dernier, lors de ma soutenance de mémoire (recherche-action) à l'Université de Tours. Depuis nous avons décidé de rapprocher nos vision et notre expérience propre au coaching. En créant un pont franco-québécois, J.P. Fortin et moi-même affichent une dynamique à la fois de recherche sur le plan international mais aussi de professionnalisation du coaching. La question, ici est en fait la dernière question que J.P. Fortin me pose. Considérant que c'est certainement la plus difficile des quatre, je m'y attele en premier.
2/ C’est d’ailleurs ce qui m’a conduit à définir 4 registres pour appréhender toute la complexité du coaching : registre sémantique (1), registre vital (2), registre socio-bio-cognitif (3), registre transculturel (4), (Richez 2006, p. 274)
3/ Je m’appuie en cela sur les travaux de A. R. Damasio, L’erreur de Descartes, 2001, Odile Jacob
4/ Jullien F., Chemin faisant, connaître la Chine, relancer la philosophie, 2007, p. 85
5/ Faire et ne plus faire pour que les choses se fassent
6/ Risquant l’inférence
7/ Gardner H., Les formes de l’intelligences, 1997, Odile Jacob, 476 p.
8/ « Un mode de connaître, elle implique un ensemble complexe mais très cohérents d’aptitudes mentales […] » (Détienne & Vernant 1974, p. 166 in Richez Y. 2006, p. 134)
9/ Damasio R.A., L’erreur de Descartes, 2001 p. 334-335
10/ Richez Y, Emergence et actualisation des potentiels humains : contribution à l'étude de l'accompagnement et de la professionalisation des coachs, Mémoire de recherche-action, Université de Tours, 2006, 399 p.
11/ M’appuyant sur les travaux de Pineau, corroboré d’une autre manière par Damasio, Vygotski, Jullien, ou Gardner
12/ Durand G., Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Dunod, 1992, 536 p.
13/ Américains, canadiens, russes, chinois, français etc.
14/ Morin E., La Méthode 6, Ethique, Edition du Seuil, 2004, p. 65

Tous droits réservés, Richez Y. 2006, aucune reproduction possible sans l'accord de l'auteur.




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